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La chronique de M'sieur Hooper :
Quarante ans séparent le classique du cinéma d'horreur qu'est Cat People, réalisé en 1942 par Jacques Tourneur sous l'égide de Val Lewton, de son remake signé par Paul Schrader (par ailleurs scénariste, entre autres pour Scorcese). Quarante années qui ont vu la représentation de l'épouvante évoluer d'une esthétique de la suggestion vers son contraire : le gore. Ce que Lewton, à cause de contraintes économiques mais aussi par idéologie, décidait de laisser dans l'ombre, il faut, en 1982, le montrer(1). Et comme le souligne Françoise Maunier(2), l'on ne doit pas voir dans ce changement de perspective un recul ou une dégradation par rapport à une forme idéal de terreur. Des deux esthétiques évoquées, l'une ne vaut pas mieux que l'autre, elles sont simplement différentes. Le gore est une manière de dilatation du champ de la représentation de l'horreur, dont l'émergence semblait inéluctable. Et cette dilatation est la raison d'être du remake de Paul Schrader : son film est plus violent, plus érotique, plus explicite(3) que celui de Lewton et Tourneur, il développe tout ce que Cat People laissait dans l'ombre, l'horreur comme la sexualité. Un moment de La Féline de Paul Schrader me semble emblématique de cette attitude moderne vis à vis du film original : il s'agit de la reprise de la séquence au cours de laquelle Alice (Jane Randolph), se rendant à une séance de natation, à l'impression d'être traquée dans la rue par Iréna (Simone Simon). Cette séquence est l'une des plus marquantes du film de Lewton et Tourneur. Elle se donne à voir, avec celle de la piscine (autre moment des plus impressionnants), comme une séquence-programme dans laquelle se déploie magistralement l'esthétique de la suggestion : le spectateur, comme le personnage d'Alice, ne voit rien, mais croit voir, et tout tient à ça. C'est aussi dans cette séquence qu'apparaît l'un des plus fameux busses(4) de Val Lewton : l'intrusion soudaine et sonore, dans le champ, au moment crucial, d'un gros bus dont le rugissement fait sursauter tout le monde, à l'écran comme dans la salle. L'on peut comprendre l'angoisse du metteur en scène de remake, au moment de reprendre une séquence aussi importante.
Là où Lewton et Tourneur placent leur angoisse dans un espace à deux dimensions (la hauteur et la largeur : le personnage d'Alice est plaqué contre un mur dont la surface occupe une grande part du cadre, et ses déplacements sont suivis uniquement en travellings latéraux, de la gauche vers la droite(5) qui fait craindre du hors-champ, Schrader décide, tout en conservant l'idée du travelling, de dilater l'espace du suspens, en y ajoutant une troisième dimension : la profondeur. Le point de vue qui accompagne Annette O'Toole est azimuté, les travellings(6) )ne sont plus seulement latéraux, ils poussent l'héroine, l'attirent en la cadrant de face, virevoltent autour d'elle et semblent bondir à sa rencontre, en même temps que son trajet à elle n'est plus linéaire mais zigzaguant (l'idée de la faire évoluer dans un parc plutôt que dans une rue est parfaitement adéquate). Si dans Cat People, Alice (Jane Randolph) scrute avec angoisse le hors champ derrière elle (à gauche du cadre), dans La Féline c'est le hors-champ qui guette Annette O'Toole et semble vouloir l'aborder à tout instant. Un hors-champ beaucoup plus angoissant puisqu'il est, avec la caméra, devant, derrière, au-dessus de l'héroine, sans cesse sur ses talons.
Paul Schrader s'essaie à un exercice de point de vue total, avec une caméra extrêmement mobile et un découpage beaucoup plus important que dans l'original (21 plans contre 14), qui font peser une menace plus lourde sur Annette O'Toole. Mais s'il reste fidèle à une logique moderne de dilatation (ici spatiale), comme Lewton il ne nous montre rien, tout en nous donnant l'impression d'en voir toujours plus. Et nous ne voyons tellement rien, que l'effet de surprise obligé qui stoppe Annette O'Toole dans sa course fonctionne à merveille.
S'il substitue un chien à l'autobus à la fois menaçant et rassurant de Val Lewton, Paul Schrader n'en oublie pas pour autant de saluer son illustre aîné en mettant en scène, à la clôture de la séquence, un nouveau bus dont le rôle n'est pas tant celui d'un redoublement de l'effet de surprise que d'une citation à rebours. Joli clin d'oeil (ce n'est pas le seul) d'un film à un autre film, passerelle directe et très émotionnelle tendue entre un remake et son hypotexte, qui est tout autant la preuve de l'intelligence de Paul Schrader que de sa tendresse à l'égard d'un film considéré à juste titre comme l'un des plus importants du genre fantastique.
1 - Pourquoi ? La place nous manquerait ici pour tenter de répondre à cette immense question. Tout au plus puis-je avancer un pion en invoquant les révolutions techniques qui ont touché, ces dernières décennies, le domaine des effets spéciaux.
2 - Dans une série de cours publiques consacrés au remake, donnés à l'Institut de l'Image d'Aix en Provence en 1997.
3 - A sa manière. Disons qu'il s'appesantit plus sur de possibles explications de la malédiction des hommes-chats.
4 - Ou effet de surprise.
5 - Seuls deux plans fixes très courts dévoilent la profondeur sombre de la rue.
6 - Vraisemblablement réalisés à l'aide de steadicams.
Quelques notes de plus sur....
- La genèse du film : à l'origine, c'est Roger Vadim (ET MOURIR DE PLAISIR) qui devait le réaliser ; le choix de La Nouvelle Orléans fut d'ailleurs effectué par Vadim et 1e scénariste Alan Ormsby.
- Le tournage : le zoo du film est une création, notamment les cages qui ont été construites aux Studios Universal. Albert Whitlock, responsable des matte paintings, est un très célèbre créateur d'effets spéciaux, né en 1915. Il a souvent collaboré avec Alfred Hitchcock, et a aussi participé à des films tels que DRACULA (1979), GREYSTOKE et DUNE. Trois pumas furent spécialement entraînés pour CAT PEOPLE. Impressionné par le succès de HURLEMENTS de Joe Dante, le studio Universal insista pour que la transformation d'Irena en panthère fut très graphique et détaillée
- Les différences scénaristiques entre les deux CAT PEOPLE : le film de Paul Schrader explique différemment l'origine de la race des Hommes-Chats (il s'agit d'ailleurs d'Hommes-Léopards représentés par des pumas censés figurer des panthères !) : la race ne peut se pérenniser que par l'inceste, Irena ignore tout de sa condition, mais son frère (Malcolm McDowel) se charge de la lui révéler et de lui faire des avances, Irena finit pas accepter la sexualité et n'en meurt pas.
- Le réalisateur Paul Schrader : né le 22 juillet 1946 à Grand Rapids dans le Michigan. Fils de calvinistes d'origine germanique, il ne pourra voir un film de cinéma avant l'âge de 18 ans. C'est à cet âge qu'il quitte 1e nid familial pour aller s'empiffrer. A l'age de 22 ans, il sort diplômé du CALVIN COLLEGE, où il a étudié la religion, et fait son entrée à l'école de cinéma UCLA. Par la suite, il devient critique de films puis édite la revue CINÉMA. Ses premiers scénarios ne se vendent pas bien. Paul Shrader sombre dans la dépression et dans l'alcool. Mais sa carrière de scénariste-réalisateur décolle enfin à partir de 1975, grâce à Sydney Pollack (THE YAKUZA), Martin Scorcese (TAXI DRIVER) et Brian de Palma (OBSESSION). Il réalise son premier long-métrage en 1978 et obtient un prix au Festival de Cannes pour son MISHIMA : A LIFE IN FOUR CHAPTERS (1985). CAT PEOPLE est son unique film fantastique.
- L'actrice Nastassja Kinski : née Nastassja NAKSZYNSKI le 24 janvier 1959 à Berlin Ouest. Elle est la fille de Klaus Kinski et de la poétesse Ruth Brigitte. Elle fait ses débuts à l'écran dans WRONG MOVE de Wim Wenders en 1975, avant de rencontrer Roman Polanski, qui devient son amant et son mentor. Sous son égide, elle part prendre des courts d'art dramatique à Los Angeles avec Lee Strasberg, puis à Londres, puis passe 4 mois dans une ferme du Dorchester afin d'être prête pour son premier grand rôle dans TESS (1980). Après PARIS TEXAS de Wim Wenders en 1984, sa carrière décline quelque peu. Premier film fantastique : TO THE DEVIL A DAUGHTER de Peter Sykes, 1976.
- L'acteur Malcolm McDowell : ancien représentant d'une marque de café, il se fait remarquer en 1968 dans IF... de Lindsay Anderson, portrait d'une jeunesse révoltée, puis dans ORANGE MÉCANIQUE de Stanley Kubrick. On peut également le voir dans des films fantastiques tels que : TIME AFTER TIME (prix d'Avoriaz 1980), BRITANNIA HOSPITAL, THE GALLER, CLASS OF 1980, DISTURBED, MOON 44 et STAR TREK GENERATIONS. Il interprète le vampire récalcitrant Donald dans un excellent Conte de la Crypte.
- L'acteur John Heard partenaire de Nastassja Kinski dans CAT PEOPLE : on a aussi pu le voir dans CHUD, AFTER HOURS, LA SEPTIÈME PROPHÉTIE, BIG et L'AFFAIRE PELICAN.
Pour ce qui est de la très belle ancienne danseuse Annette O'Toole, guettez les rediffusions de SUPERMAN III.
BIBLIOGRAPHIE LA FÉLINE 1982 :
L'ECRAN FANTASTIQUE n°26 / POSITIF n°260-261-262 / CAHIERS DU CINÉMA n°340. |
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