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L'histoire :
Face au vampire, le loup-garou semble un petit frère quelque peu négligé, du moins de ce côté-ci de l'Atlantique. Nous n'avons souvent en tête que l'image d'un horrible monstre mi-homme, mi-animal qui tue sans discernement, ni remords ; une créature aux pouvoirs peu enviables qui, de surcroît, symbolise la 'bête' en nous. Si le vampire nous promet, surtout dans sa version moderne, une existence débarrassée de la plupart des faiblesses humaines, le loup-garou nous apparaît au contraire comme l'esclave de nos plus viles faiblesses. De même, l'acte mortelle du vampire est non seulement 'propre' (puisqu'il ne détruit pas le corps de sa victime, mais se contente d'une morsure discrète), mais ce baiser a en plus une connotation sexuelle et est souvent accueillie, avec consentement et plaisir, par une victime sous le charme de la ténébreuse créature. Le loup-garou, lui, attaque et mange sa victime humaine. C'est un acte violent, horrible et destructeur. Si le vampire baigne dans un halo surnaturel, fascinant et tentateur, le loup-garou semble n'être que bassesse et répugnance, c'est le 'ça' en nous. Cette image paraît immuable pour beaucoup, d'où, sans doute, la moindre notoriété du loup-garou par rapport au vampire. Et pourtant
L'avis de Simmu :
La littérature et le cinéma ont porté le loup-garou au panthéon des monstres favoris du film d'épouvante et même si les uvres inspirées, pour le pire et pour le meilleur, par ce dernier sont moins nombreuses et comptent donc un peu moins de 'classiques' que celles inspirées par le vampire, il faut pourtant souligner que le thème de la métamorphose en loup a fourni une magnifique palette de romans et nouvelles allant de l'horreur, au tragique en passant par l'humour ou encore le lyrisme.
Dans la littérature, le loup-garou a suivi un cheminement assez similaire à celui du vampire, puisqu'à la fin du XIXième siècle, avec la vague gothique, quelques très beaux textes virent le jour. Dans sa préface au Bal des loups-garous, Barbara Sadoul citent quelques-uns des plus incontournables et rappelle même que ces deux mythes ont souvent été liés, comme ce fût déjà le cas dans le roman de Stoker, puisque Dracula ne dédaignait pas se métamorphoser en loup. C'est dans la littérature anglo-saxonne que le loup-garou a sans doute connu le plus de variations, variations qui auront permis de faire évoluer le mythe à travers les nouvelles générations et ce jusqu'à nos jours. En sachant que bon nombre de ces textes n'ont toujours pas connu de traduction française et que parmi ceux qui ont été traduits, certains ne sont plus disponibles sauf en édition épuisée, on peut peut-être comprendre la raison pour laquelle les lecteurs francophones n'ont toujours pas su se détacher de l'image de la 'bête' brutale et sans réel charme. Ainsi, si l'indispensable Hugues le loup d'Erckmann-Chatrian a récemment connu une réédition dans la collection Librio, de même que la magnifique Olalla de Robert Louis Stevenson, leur permettant ainsi d'être accessibles à tout public, le pendant de Dracula en matière de lycanthropie, à savoir Le loup-garou de Paris de Guy Endore, n'a toujours pas été réédité depuis que les regrettées Nouvelles Editions Oswald avaient pris la décision de donner enfin à ce roman, datant de 1933, une traduction française. On peut également remarquer que si, Outre-Atlantique, au moins une dizaine d'anthologies dédiées, entièrement ou partiellement, au loup-garou ont vu le jour en trente ans, seule une petite poignée d'anthologies, comptant les trois tomes des Saigneurs de la Nuit (anthologies, présentées par Jacques Finné, regroupant à la fois des histoires de goules, de loups-garous et de vampires) et Treize histoires de loup-garou d'Albert Van Hageland (livre épuisé, comme les trois précédents), étaient jusqu'alors parues chez nous. On note cependant que depuis quelques années, le loup-garou attire d'avantage l'attention des amateurs de fantastique, des auteurs et aussi des éditeurs. C'est ainsi que, telle une véritable consécration de cet intérêt naissant, LE BAL DES LOUPS-GAROUS nous prouve que ce mythe cache en lui une mine de richesses qui reste encore, pour nous francophones, à découvrir et à explorer.
En maîtresse de cérémonie, Barbara Sadoul nous fait l'honneur d'ouvrir le bal avec une préface qui recouvre succinctement toute l'histoire du loup-garou dans la littérature, en soulignant quelques jalons essentiels et en observant les différentes étapes de son évolution. Cette introduction est non seulement intéressante pour tout qui, souhaitant explorer le mythe, recherche quelques conseils de lecture, mais elle révèle aussi que le loup-garou peut être bien plus que l'expression écoeurante de la 'bête' au fond de nous. Nous pouvons désormais apprendre à connaître et à accepter la part de l'animal en nous au lieu de la craindre et de la rejeter. Par ailleurs, de nos jours, le loup ne peut tout simplement plus endosser le rôle du grand méchant loup et, à partir de là, il y a matière à réfléchir. Le loup-garou peut alors devenir, à l'instar du vampire, un être fascinant, parfois effrayant, parfois attachant. Expression de la bassesse de l'homme, il est parvenu aujourd'hui à être porteur d'espoir. Le loup-garou est aussi un symbole riche en interprétation et, grâce aux talents des écrivains, il peut endosser bien des facettes, facettes qui seront illustrées par les dix textes, judicieusement choisis, de cette anthologie. Le Bal des Loups-garous alternant les récits antérieurs aux années 80 (de 40 a 60 ans d'âge) généralement publiés dans les Weird Tales, avec des récits plus récents et ne proposent que des textes inédits en français (c'est à Pierre-Paul Durastanti que nous devons la traduction de ces dix nouvelles), proposés par quelques grands noms de la littérature fantastique, de la fantasy ou de la science-fiction.
La première rencontre avec le loup-garou est peut-être la plus surprenante. C'est en effet à travers une nouvelle futuriste et chimérique de Poul Anderson, Opération éfrit (1956), que débute les festivités. Imaginez : et si, dans notre société moderne, il était tout à fait naturel de voyager sur un balai ou un tapis volant. Si, pour nos armées, il n'existait pas d'armes plus fiables que les dragons, les basilics et les mauvais esprits, tel l'éfrit. Si la sorcellerie étaient un job comme un autre et que nous pouvions aisément nous transformer en animal pour parer aux faiblesses de notre corps humain. Bref, si toutes les légendes n'étaient pas légendes, mais au contraire une nouvelle forme de technologie, la perspective ne serait-elle pas amusante ? Elle l'est en tout cas dans cet étonnant récit d'Anderson. Il ne faut pas longtemps pour que vous acceptiez cette nouvelle réalité, même si vous n'êtes jamais au bout de votre surprise, et c'est avec délectation que vous prenez part à cette étrange aventure. L'Opération éfrit est un texte dont l'intérêt tient à son audace et à sa grande originalité. Quant au loup-garou, en tant que narrateur de l'histoire, il ne manque pas de nous faire partager ses impressions une fois transformé en animal, pas seulement physiques, mais aussi psychologiques, ce qui apporte une dernière touche au mérite de cette nouvelle.
Après ce voyage imaginaire, nous voici soudain perdu au fin fond d'une forêt, avec L'horreur immortelle (1936) de Manly Wade Wellman. Le narrateur égaré, ayant trouvé refuge dans une vieille cabane, découvre de vieux documents cachés sous son plancher. Pour tuer le temps, il se met à les lire et entre, dés lors, dans une histoire ayant débuté il y a un siècle et qui pourrait bien ne pas encore être achevée. Un court récit à l'intrigue assez classique, mais qui détient un atout non négligeable : celui de faire référence à la légende selon laquelle un loup-garou, une fois abattu, n'est pas prêt de trouver le repos éternel puisqu'il devient un vampire après sa mort. Une histoire qui illustre donc à nouveau les liens de parenté entre les deux mythes.
Vous quittez alors ces vieilles légendes et cette sombre forêt pour être à nouveau abandonné, cette fois, sur une route de campagne déserte et ce, au beau milieu de la nuit. Nous voici, avec Coupable (1988) de Stephen Laws, de retour en cette bonne fin de siècle. Comme chaque année, à l'occasion des fêtes de Noël, le service a organisé pour ses employés une soirée bien arrosée dans l'ambiance rurale d'un petit bled de campagne. Le retour en car se fait donc dans la plus débordante bonne humeur. Mais cette chaleureuse ambiance, qui vous borde dans son cocon sécurisant, n'est là que pour vous laisser d'autant plus perplexe lorsque, à cause d'une stupide erreur, on vous abandonne, avec le protagoniste, au mauvais arrêt. Ma foi, on pourrait rire de ce petit quiproquo en appelant un taxi à la rescousse sauf qu'il n'y a pas le moindre téléphone sur cette route déserte. Pas plus que la lueur d'un foyer où trouver de l'aide, ni même le phare d'une voiture à l'horizon. Et ça ne serait rien si, depuis un moment, vous n'aviez la certitude que l'on vous observe dans l'ombre et que l'on vous suit. Coupable est le récit d'épouvante par excellence ! Tous les ingrédients sont là : l'absurde et l'impossible qui débarque brutalement et font basculer la tranquillité du quotidien, un véritable décor de cauchemar et des situations truffées des plus beaux et plus efficaces stéréotypes de l'horreur et puis, bien sûr, l'indispensable doute sur la réalité de cette horrible aventure. Des clichés, oui, mais que l'on savoure avec un petit sourire carnassier !
Après cette course poursuite cauchemardesque, vous prenez enfin une petite pause dans le salon des Fleetwood, une pause qui ne pouvait bien sûr pas durer longtemps puisque, pour briser l'ennui d'un trop long week-end, les invités décident de faire une séance de spiritisme, réveillant, par la même occasion Le loup de Saint-Bonnot (1930), de Seabury Quinn. Telle le vampire, le loup-garou charme celle qu'il a choisi pour compagne et l'appelle dans la nuit pour l'emmener dans des chasses nocturnes. Pour mettre fin à la malédiction qui s'abat alors sur le couple Fleetwood, il faudra faire appel à toute la science de Jules de Grandin, véritable Sherlock Holmes de l'occulte, aidé de son ami le docteur Trowbridge.
Délaissant les années '30, vous revenez à nouveau dans notre présent avec La proie (1994) de Roberta Lannes. Sans doute un des textes les plus attachants et innovateurs de cette anthologie. Parmi ses originalités, on soulignera notamment l'inversion dans la métamorphose : le loup-garou n'est plus un homme qui devient loup par intermittence, mais un homme devenu loup qui peut reprendre momentanément une apparence humaine pour duper ses proies. Autre point fort : la personnalité des quatre loups-garous. Chacun affichant un caractère différent et dévoilant des soupçons d'émotions ou des souvenirs. On se sent bien sûr d'autant plus proche de la narratrice dans son désir de connaître à nouveau une relation et des sentiments humains. Un texte très fort, très émouvant qui ne peut pas laisser le lecteur indifférent.
Lireve Monet (alias Everil Worrell), quant à lui, nous offre avec Norne (1936) un récit étrange où la lycanthropie revête réellement l'image de l'incarnation du mal, de la bestialité en nous. Un peu comme dans cette scène de la Compagnie des loups, de Neil Jordan, où tous les convives dépravés du repas de gala se transforment soudain en loups, Norne et ses pantins se laissent aller a devenir des bêtes lorsque la vilenie et la rage en eux font surface.
Tout ce qui nous est étranger, ce que l'on ne comprend pas, ce que l'on n'accepte pas prend l'apparence d'un monstre. On le craint, on le dénigre, on le fuit. Dans La marque de la bête (1991), de Kim Antieau, c'est la femme qui est perçue par Garnier comme un monstre. Véritable parabole, le récit nous montre toute la crainte d'un homme face aux mystères et désirs féminins, au point qu'il les considèrent comme diaboliques et contraint cette belle femme qui veut s'épanouir à s'enfermer dans sa propre conviction que la sensualité est bestiale. Mais lequel des deux est réellement le monstre ?
Sur ce, une petite récréation vous est à nouveau proposé avec La main de la fille O'Mecca (1935), de Howard Wandrei. Au fin fond du Minnesota rural, peuplé par des émigrés ayant pris ces vastes étendues en main pour les cultiver et élever du bétail, vit le finnois Elof Bocak. Lassé de son célibat, il décide un beau jour de prendre femme. Après consultation, il choisit Kate O'Mecca, un joli brin de fille qui vit seule avec sa vieille mère et détient une propriété assez proche de celle d'Elof pour permettre un jumelage. C'est ainsi qu'après avoir réchauffé son courage avec du bon whisky, il s'en va, à la tombée de la nuit, demander la main de la demoiselle. Mais ne disait-on pas, dans sa Finlande natale, que lorsque les chauves-souris volent près du sol, c'est signe que les loups-garous sont de sortie, et ce soir-là, des chauves-souris, il n'en manque pas. L'histoire de Wandrei apporte la petite note d'humour noir qui offrira le sourire avant de plonger dans les tourments de l'avant dernière nouvelle de l'anthologie.
Le changement (1991) de Ramsey Campbell est sans conteste le récit le plus dérangeant. Alors que Don tente d'entamer son nouveau livre consacré au loup-garou, il plonge dans les plus sombres tourments de l'âme humaine. 'Une pression infime suffirait à écailler le vernis de civilisation, à ébrécher la coquille de ce que nous tenons pour humain', écrit-il, tandis qu'il découvre par lui-même la fragilité de la personnalité. Enfermé dans son appartement au rez-de-chaussée, il est contraint de supporter l'agitation de la ville devant ses fenêtres, la lumière dérangeante des néons et l'impossibilité de s'évader de cette impression d'agression et d'impuissance. 'Répression, régression, lycanthropie'. La lente descente vers la folie
Mais ça ne pouvait pas finir sur cette note sombre et malsaine. Nous l'avons dit, l'homme qui devient loup détient désormais aussi en lui une part d'évasion et d'espoir et, en achevant son anthologie avec Au sud d'Oregon City (1991) de Pat Murphy, Barbara Sadoul ouvre d'autant plus les portes vers d'enthousiasmantes perspectives pour le mythe du loup-garou. Rejoignant un peu le roman de Whitley Strieber, Animalité, la nouvelle de Murphy efface la bestialité au profit d'un aperçu d'une vie de loup, empreinte de liberté et de sérénités. Au Sud d'Oregon City réconcilie l'homme avec la nature et le choix d'un protagoniste indien n'est bien sûr pas innocent. En effet, face à la transformation en loup, il répondra que les hommes-médecines savent se changer en animaux et qu' 'ils n'y voient aucun mal. C'est une marque de grand pouvoir '. La sagesse de Jem et son amour pour Nadya, associé à la personnalité attachante de cette dernière, font de cette nouvelle une merveilleuse leçon de tolérance empreinte de poésie.
L'anthologie de Barbara Sadoul est sans conteste une des plus belles entreprises et réussites de cette fin de millénaire. C'est la raison pour laquelle il m'a été si difficile de faire preuve de modération dans l'écriture de cette article. A présent, il ne me reste qu'à espérer que mon enthousiasme aura été communicatif.
Longue vie au loup-garou!
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