plan de la ville
Le loup-garou de Ponkert
de Harold Warner Munn

Werewolf of Ponkert, Weird Tales, 1925
Dans "Troix saigneurs de la nuit 2" compilé par Jacques Finné
L'histoire & l'avis de Simmu :

Aborder cette nouvelle de H. Warner Munn est un choix un peu particulier et ce, pour deux raisons. La première est qu'il y a fort à parier que peu d'entre nous ont eu la chance de la lire et que peu auront, par la suite, l'occasion de la trouver. A ce jour et à ma connaissance, le texte n'a connu qu'une seule édition française, à savoir la traduction de Jacques Finné pour le second volume de ses indispensables (mais devenues presque introuvables !) anthologies « Trois saigneurs de la nuit »2. La seconde raison est que j'attendais depuis longtemps cette occasion de partager avec vous ma fascination pour une nouvelle qui a fondamentalement changé l'image que j'avais du loup-garou et qui me tient particulièrement à coeur.

Werewolf of Ponkert. Cette nouvelle connut pourtant un grand succès Outre-Atlantique, un succès presque déconcertant pour son auteur qui, jusque là, ne jouissait pas d'une grande notoriété. Publié dans les célèbres Weird Tales, la nouvelle ne fut que le commencement d'un véritable cycle d'une dizaine de récits, publiés depuis les années '20 jusqu'aux années '702, qui associèrent définitivement H. Warner Munn au mythe du loup-garou.

Bien que ce mythe ait beaucoup moins évolué, ou n'aura, tout au moins, pas connu autant de variantes, que celui du vampire, on en trouve cependant deux grandes versions : celle de la bête sanguinaire à détruire et celle de la victime d'un mal dont elle partage plus ou moins les tourments avec le lecteur. C'est dans cette seconde catégorie que H. Warner Munn nous entraîne. Il rendra le récit d'autant plus troublant en faisant du loup-garou le narrateur de sa dramatique aventure.

Il ne s'agit pas d'une simple histoire « d'horreur », Le loup-garou de Ponkert est un conte, un véritable conte qui commence au creux des pages d'un vieux manuscrit. « Comme il ne me reste que quelques heures à vivre, je dicte les pages qui suivent en espérant que mon exemple profite, plus tard, à quelque lecteur qui en comprendra le terrible avertissement. » Et c'est ainsi que vous entrez tout doucement dans le décor enneigé de la Hongrie. C'était il y a bien longtemps

Par un soir d'hiver, Wladislaw Brenryk, bijoutier dans la petite ville de Ponkert, rentre chez lui, après une journée particulièrement fructueuse. Une longue route le sépare de sa maison, serpentant à travers les collines désertes. D'ordinaire, Wladislaw apprécie ce long voyage, mais ce soir-là, les pièces d'or qu'il transporte ne le mettent pas à l'aise. Il sait qu'on a déjà retrouvé les cadavres de personnes qui avaient été dévalisées, avant d'être abandonnées à l'appétit féroce des loups, même si, en y regardant de plus près, les traces laissées par ces hommes et ces loups ont quelque chose de peu ordinaire.

La pleine lune vient de se lever et alors que sa lumière blafarde frappe le visage du voyageur solitaire, une peur insensée, soudain, le paralyse. Quelques instants plus tard, la raison de cette frayeur apparaît au sommet des collines : une meute de loups est sur ses traces. Une course poursuite s'engage, suivi d'une violente bataille entre l'homme et une horde de loups gris commandée par un magnifique loup noir. Mais ce ne sont pas des loups ! Hormis le chef de la meute, les autres n'en ont même pas l'apparence : ils ressemblent d'avantage à de grands chiens, dépourvus de queue, aux yeux rouges et au pelage rare. Dans la bagarre, l'un d'entre eux est tué ! Ce geste aura des répercutions dramatiques et inattendues : la meute doit impérativement compter sept membres. La justice veut que Wladislaw remplace l'animal désormais manquant. Et c'est ainsi que le Maître fit de lui un loup-garou !

Le personnage le plus envoûtant de ce récit est bien évidemment le loup noir, le chef de la meute, le Maître ! Il y a quelque chose en lui qui nous pousse, tout comme Wladislaw, à le haïr, à le craindre, mais aussi à l'admirer. C'est un chef et il en a tout l'apanage. Cette meute pourrait être comparée à une bande de rebelles, de hors-la-loi, de pirates. Ces hommes forment un clan uni, pour le pire et pour le meilleur, qui jure fidélité et obéissance à un chef qui leur offre sa protection, son sens aigu de l'honneur et des responsabilités qu'il a envers eux.
« Tu as le choix, reprit-il. Nous ne faisons aucun mal aux pauvres, nous n'attaquons que les riches, nous volons, de-ci, de-là, une vache ou un cheval, car tel est notre dû et même les pauvres doivent s'en acquitter. Mais le riche, nous l'assaillons ; ses joyaux, son or, nous les faisons nôtres. Je ne prends rien pour moi : tout appartient à mes compagnons. »

Personnage énigmatique, fascinant, le Maître est, par ailleurs, la plus belle preuve du lien qui unit intimement le vampire au loup-garou. « Que prend donc le maître ? » A cette question, Wladislaw finit par répondre : « A mon avis, de toute évidence, il ne prenait rien d'autre, de ces infortunés, que le principe de vie, le sang qui lui permettait de prolonger ses jours. »
Ce dilemme entre la crainte et la fascination face au Maître, mais aussi face à la nature du loup-garou, verra son apogée à la fin du récit. Rongé par les remords, Wladislaw décide de se rendre à la justice et de servir d'appât pour un piège dans lequel ses compagnons devaient tomber. Qu'éprouver, en effet, face à ce chef qui, voyant ses vassaux détruits par les soldats, se jettent, corps et bien, dans la bataille pour sauver son dernier homme ? « Quand, au milieu de la cour du château en ruine, il se rendit compte que toute sa puissance ne pouvait le soustraire aux armes des soldats, quand il se vit contraint de fuir pour protéger sa vie, le dernier regard, le dernier cri qu'il m'a lancés semblaient me faire comprendre qu'un jour il reviendrait me libérer de mes bourreaux. » Que penser des envies contradictoires qui brûlent le cur de Wladislaw lorsque, s'étant pourtant porté volontaire pour ce guet-apens, l'animal en lui crie son désir de liberté et avoue que, s'il avait pu se libérer, il aurait sans aucun doute été prévenir la meute ?

Le loup-garou selon H. Warner Munn a quelque chose de sauvage, mais non de bestial. Il n'est pas dépourvu de son humanité, même si les actes accomplis une fois devenu loup dépassent tout discernement, toute maîtrise. En vérité, comme le disait Jacques Finné : « Et ce loup, faut-il le craindre ou le plaindre ? »

Le loup-garou de Ponkert reste, selon moi, une interprétation enrichissante et poétique du mythe et, sans aucun doute, un des plus beaux contes lycanthropiques. Puisse-t-il un jour connaître une nouvelle publication !

Epuisé