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1 - ENTRE L'HOMME ET LE LOUP, REJET DE L'ANIMALITE

de Simmu

Bien étrange est le sort du loup. Craint, haï, il a de tout temps traîné derrière lui une connotation négative. Dans le panthéon des créatures diaboliques, il est un véritable archétype des puissances sataniques, aussi marquant que le bouc, image même du diable...

Le démonologue, Pierre de Lancre, écrivait d'ailleurs que "le diable se transforme en loup plus volontiers qu'en tout autre animal parce que le loup est dévorateur, et partant fait plus de maux que tout autre." On accuse en effet le loup de bien des maux, mais comme le remarquait si justement le sophiste grec Zénobius, "on accuse le loup, coupable ou non". Cette connotation négative s'est tellement bien ancrée dans notre culture occidentale, qu'elle hante encore aujourd'hui les cauchemars des hommes modernes. Tous les enfants connaissent le "grand méchant loup". Là où l'animal pointe craintivement le bout de son museau, il déclenche une véritable polémique et, contre toute attente, peut-être moins parmi les bergers que parmi les chasseurs, qui n'apprécient guère cet indésirable rival. On pourrait même parler de phobie lorsqu'on songe au vent de panique qui souffle dés qu'un quidam dit avoir vu un homme, qui a vu un homme...qui aurait vu un loup. Lorsqu'une rumeur fait état de la présence, même éphémère, d'un loup sur le territoire de l'homme, l'ancienne crainte se réveille. Le loup représente un danger pour l'homme, sans doute parce qu'il piétine sur ses plates-bandes, et pas seulement au plan matériel. Peut-être l'homme a-t-il peur de ce qu'il voit dans les yeux du loup, ces yeux félins, cernés de noir, qui semblent directement parler à notre âme. Peut-être l'homme reconnaît-il une part de lui-même dans ces yeux, cette part qu'il tente désespérément de rejeter, mais qui subsiste toujours dans son inconscient. Une sorte de lien de parenté s'est d'ailleurs très rapidement installé entre l'homme et le loup. Ainsi certains personnages, historiques ou légendaires, prétendirent descendre d'un loup, considérant peut-être que posséder une part de l'animal dans ses veines était signe de puissance. Ce fut le cas de Gengis Khan qui se vantait de descendre d'un loup bleu, Borte Tchino, un loup engendré par le ciel (d'où sa couleur). Une autre légende raconte que les seigneurs de Nideck (en Alsace) descendraient des amours d'un guerrier et d'une louve. On prétendait alors que, dans cette famille, tous les cent ans, un enfant hurlait comme un loup dès son berceau (thème qui a été repris dans le roman de Erckmann-Chatrian, "Hugues-le-loup"). Un autre exemple de lien, peut-être plus populaire, c'est celui de la louve nourricière. L'illustration la plus connue reste bien sûr l'histoire de Romulus et Remus, les futurs fondateurs de la ville de Rome, qui furent, selon la légende, recueillis et nourris par une louve. Finalement, l'homme et le loup furent si souvent liés qu'il a pu sembler tout naturel de voir le premier prendre la forme du second. Mais que représente l'homme devenu loup? Le loup, comme tout symbole, n'est pas porteur d'une seule et unique signification, il peut être lu de différentes façons, favorables ou défavorables. Nous avons d'ailleurs vu que, si cet animal est affecté d'une connotation négative, l'exemple de Gengis Khan nous montre qu'il peut également être perçu comme un symbole positif et, plus particulièrement, un symbole de lumière, car étant nyctalope, il est capable de percer les ténèbres. Nous avons également révoqué le loup “dévorateur”, mais, dans cette notion, il faut voir non seulement l'aspect carnassier de l'animal, mais aussi l'image de la gueule qui engloutit dans les ténèbres, tel le passage initiatique dans la caverne qui conduit, après l'épreuve,vers la lumière (note : la caverne étant un des plus important symbole de naissance ou de renaissance). C'est le phénomène d'alternance entre la nuit et le jour, la mort et la vie, qui sont inséparables. Ce sens initiatique donne ainsi au loup un rôle de conducteur des âmes. Dans la mythologie égyptienne, Anubis, dieu destiné aux soins des morts, veillant sur les rites funéraires et sur le voyage vers l'autre monde, s'incarnait sous la forme d'un chien sauvage, peut-être plus proche du loup que du chacal (le vrai chacal n'existant semble-t-il pas en Egypte). Chez certaines tribus indiennes d'Amérique du Nord, le loup règne également sur le domaine des défunts. Cette même fonction lui était reconnue en Europe. Chez les Celtes, il était le coursier de la Déesse-de-la-Mort-dans-la-Vie. Quant à ce chant mortuaire romain, il témoigne de la même croyance :

Paraîtra encore
Le loup devant toi...
Prends-le pour ton frère
Car le loup connaît
L'ordre des forêts ...
Il te conduira
Par la route plane
Vers un fils de Roi
Vers le Paradis.

Ce rapport entre le loup et la mort l'associe bien sûr aussi : à l'Enfer. On dit que Hadès, dieu grec des morts et maître des Enfers, se revêt parfois d'un manteau en peau de loup. Dans la mythologie gréco-latine, on utilisait la louve de Mormolycé, nourrice de l'Archéron, un des fleuves entourant les Enfers, comme une sorte de croque-mitaine pour effrayer les enfants. Cependant, c'est au Moyen Age que cette association prit le plus d'ampleur. Ainsi que nous l'avons dit en début de texte, le diable est intimement lié au loup. Les sorciers se rendant au sabbat, lorsqu'ils n'enfourchaient pas des loups, prenaient, eux aussi, leur apparence; tandis que les sorcières enfilaient, pour la même occasion, des jarretelles en peau de loup. Même si, par la suite, l'aspect infernal n'intervient plus, le loup conserve toutefois l'image de l'incarnation de l'esprit de la forêt, esprit que l'on interprète positivement ou négativement selon le rapport que l'on a avec la nature (le loup, en tant qu'incarnation de l'esprit et de la magie de la forêt, est un thème qui a notamment été repris dans la bande-dessinée de Gonnort, Qwak et Ralph, "Le soleil des loups", Éditions Vents d'Ouest).

Au Moyen Age, la transformation de l'homme en loup faisait donc de lui un suppôt de Satan et la croyance en la lycanthropie n'était alors contestée par personne. Rome, elle-même, admettait que des hommes et des femmes puissent se transformer en loup et, à partir du XVIe siècle, une véritable épidémie de lycanthropie vit le jour, précédant celle du vampirisme (note : à ce propos, il faut rappeler que ces deux mythes étaient très liés, car l'on croyait alors que les loups-garous devenaient des morts-vivants suceurs de sang après leur mort). S'abaisser au rang du loup, c'était s'adonner aux vices et aux péchés. A nouveau, si nous délaissons l'aspect purement infernal, nous constatons qu'en terme général, la métamorphose en loup correspond à la perte de la personnalité humaine. Nous entrons donc dans le domaine complexe de la peur de l'homme envers les animaux. Si depuis quelques années, la nature tente à être réhabilitée, on est pourtant encore loin d'une réelle entente entre l'homme et la nature. Depuis que l'homme s'est proclamé l'élu et que la Terre est devenue le bien dont il peut abuser à loisir, il considère l'animal comme un être primitif et impur. Par ce fait, il rejette aussi cette part de lui-même qu'il craint par-dessus tout: sa propre animalité, une animalité prétendûment inconciliable avec la nature humaine évoluée ou supposée telle. Cette répulsion, née d'une peur irrationnelle et de l'incompréhension de la nature animale, a donné la notion barbare de bestialité. Cette bestialité n'appartient pourtant pas à l'animal, mais est propre à l'homme, car elle s'exprime par le refoulement de désirs humains, tels que la violence gratuite, l'envie de détruire et de faire le mal ou encore, les plaisirs dénaturés. Le loup-garou serait donc un homme qui laisserait, non pas son animalité, mais sa bestialité remonter à la surface. La terreur qu'inspirait le loup fit alors de lui le modèle idéal pour représenter cette bestialité humaine. Avant de terminer, il me semble important d'aborder une dernière vision du loup. Avec la tendance actuelle visant à un retour à la nature et à la protection de l'environnement, une fascination et un respect pour le loup sont tout doucement en train de s'installer, même si ce noble animal reste encore victime d'une réputation qu'il a, bien malgré lui, endossée. Le loup devient alors un symbole de liberté, de puissance et d'harmonie avec la nature. Dans ce cas, on peut se demander si la signification de l'homme devenu loup conserve toujours une connotation aussi négative. Je vous laisse seul juge...

Bibliographie :

Jean CHEVALIER et Alain GHEERBRANT - Dictionnaire des symboles (Laffont/Jupiter, “bouquins”, édition revue et corrigée, 1982)

Encyclopédie des symboles (Le Livre de Poche, “La Pochothèque”, 1996) - Édition française établie sous la direction de Michel Cazenave et appuyée sur le texte allemand de Hans Biedermann, “Knaurs Lexikon der Symbole”.

Jean-Paul Ronecker - Le symbolisme animal (Éditions Dangles, collection “Horizons ésotériques”, 1994)

Auteurs du Grimoire des Loups-Garous :
Nathalie Dessart
Ziggy Werewolf